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Eden
Dossier réalisé par petitboulet, lui tout seul :o)
Cette deuxième partie comporte une analyse personnelle des deux grandes thématiques d'Eden: La violence, et la religion.
Attention, cette partie est susceptible de contenir des éléments dévoilant une partie de l'histoire (des spoilers en VO).
On vous aura prévenus :o)


Eden et la violence:

Voilà je crois le point le plus épineux d'Eden: sa violence, omniprésente, toujours là en toile de fond, qui peut surgir à n'importe quel moment et monter à des sommets gore rarement atteints. Qu'on se le dise, le petit sigle "pour public averti" sur la couverture des albums n'est pas là pour faire joli: on a rarement fait plus violent comme ouvrage. La grande question est: cette violence extrême est elle justifiée ou gratuite, est ce de la simple provocation, de la complaisance ou y a t'il un but derrière?

  • Omnipr√©sence de la mort.

    Dans Eden, les cadavres ont l'air plus nombreux que les vivants. Chaque tome pr√©sente son lot de morts et d'agonisants. Les personnages naviguent dans tout ca, parfois slaloment litt√©ralement entre les cadavres... il est obligatoire que leur personnalit√© soit affect√©e par cela. On pourrait croire qu'ils deviennent insensibles et blas√©s, mais pour la plupart ce n'est pas ce sentiment-l√† qui pr√©domine mais le d√©sir de vivre, un combat qu'ils m√®nent contre l'in√©luctable qui leur est rappel√© chaque matin par le mort en bas de chez eux. C'est cette √©nergie du d√©sespoir qu'ils puisent dans la mort, un renforcement de leurs convictions plut√īt qu'une d√©sagr√©gation de leurs sentiments. M√™me les plus insensibles des personnages pr√©sentent ce trait: Kenji trouve dans la mort de son fr√®re une volont√© farouche de survivre et une sorte de but √† sa vie par cons√©quent, m√™me s'il ne s'agit que d'un sentiment basique, primitif, presque une pulsion, elle est l√†, et elle est √©tonnamment puissante, elle explose presque des pages, d'autant plus forte que le personnage est taciturne √† l'extr√™me.


  • Plus gore qu'a l'abattoir.

    S'il ne s'agissait que de la mort, on pourrait se faire a tout √ßa, mais quand mort il y a, elle est souvent pr√©c√©d√©e d'une boucherie sanglante, o√Ļ boyaux et tripes se taillent la part du lion. Une violence qui nous agresse litt√©ralement, qui vient nous tirer de notre passivit√© de lecteur et nous met devant les organes internes de tel soldat, devant la main d'un enfant qu'un chien errant mange, devant une t√™te coup√©e en deux √† la m√Ęchoire... L'important est l√†: le lecteur ne peut pas rester passif devant un d√©ferlement d'horreur pareil. Il doit r√©agir, et la premi√®re r√©action est le d√©go√Ľt. D√©go√Ľt de cette violence, d√©go√Ľt de la guerre et de sa vacuit√©, remarquablement montr√©e dans le tome 3, d√©go√Ľt du sadisme (regardez la sc√®ne qui cl√īture le tome 3, pour vous en rendre compte). Un rejet complet de tout cela nous prend, rejet de la violence et par extension de toutes ses causes: pauvret√©, mis√®re, famines...
    Eden est un manga engag√©, on l'a vu, et la fa√ßon que conna√ģt Hiroki Endo de nous montrer ce qui ne va pas dans le monde, c'est de nous mettre directement la t√™te dans la merde, de nous montrer l'intol√©rable pour que le lecteur, d√©go√Ľt√©, dise stop!


  • Violence ordinaire.

    Hiroki Endo joue sur la violence montr√©e √† outrance pour nous d√©go√Ľter de celle ci mais surtout de ses causes, comme on l'a vu. Apres les horreurs de la guerre, ils nous en montre les causes dans les tomes 6 et 7: la mis√®re, qui pousse l'homme √† la violence, et tous les sch√©mas sociaux qui s'ensuivent: drogue, prostitution, et des vautours qui profitent de cela pour s'enrichir, tout en laissant les autres dans leur merde, puisque c'est dans leur int√©r√™t de garder les pauvres pauvres, donc vuln√©rables et faibles, des proies faciles. De la m√™me fa√ßon qu'il nous a montr√© cr√Ľment la mort, Hiroki Endo nous montre cr√Ľment la vie, ou plut√īt la survie, puisque pour certains il ne s'agit plus qu'une demi-vie, une qu√™te d√©risoire d'un bref instant de bonheur pour une vie de honte et de d√©go√Ľt de soi m√™me. Manuela en est le meilleur exemple, elle qui finit par vendre sa fille pour de la drogue.

  • La lumi√®re au bout du tunnel.

    On pourrait croire qu'apr√®s de telles horreurs toute tentative de voir le c√īt√© positif des choses est vou√© √† l'√©chec. Et pourtant, un vent d'optimisme souffle sur Eden par l'interm√©diaire de ses personnages. Aucun d'eux n'est totalement n√©gatif, tous m√©ritent la compassion du lecteur, parce que ce sont tous des paum√©s, des handicap√©s des √©motions, des hommes et des femmes qui cachent sous leur cynisme apparent la capacit√© de s'√©mouvoir. Un passage qui m'a marqu√© particuli√®rement est un bon exemple de ceci. Sofia et Kenji, les deux personnages les moins aptes a √©prouver des sentiments (Sofia a un corps bionique, sans glandes lacrymales, et Kenji est un monstre de cruaut√© froide) ont une conversation au clair de lune dans le tome 1 "je sais bien que quand on souffre beaucoup on peut perdre la t√™te, mais quand on arrive √† contr√īler ses sentiments, ils peuvent nous procurer une joie immense. Et la "joie" est un sentiment merveilleux tu ne trouves pas? J'aime √©prouver des sentiments. Toi aussi Kenji, tu devrais pleurer quand tu en as envie, avant qu'il soit trop tard et que tu ne puisse plus le faire."

    De plus l'auteur amène d'autres bouffées d'oxygène sous forme d'humour, discret mais bien présent. Cela ajoute de la légèreté et de l'humanité au récit, ainsi qu'une plus grande vraisemblance, un plus grand réalisme. Eden n'est ni noir ni blanc, dans la forme comme dans le fond, il navigue dans le gris, plus ou moins accentué, et c'est ce qui fait sa force.

    Dans Eden la violence est donc tout sauf gratuite. Elle a un but, et elle le remplit implacablement, en nous montrant ce que d'habitude on ne voit pas parce qu'on se voile la face, et elle permet de faire littéralement exploser chaque bouffée d'oxygène, chaque petit moment de calme ou d'optimisme. Cet optimisme marque d'autant plus qu'il est rare, laminé la plupart du temps par les couteaux, les snipers et les boyaux sanglants des hommes morts pour une cause absurde, mais dont c'était la dernière chance.




Eden et la religion

Hiroki Endo n'a √©videmment pas choisi le titre de son manga sans r√©fl√©chir. A priori, ce titre contraste totalement avec le contenu des ouvrages: on a affaire √† un monde aux antipodes de l'Eden de la Bible, un monde violent, implacable, o√Ļ la loi du plus fort r√®gne. Et pourtant... Eden est une qu√™te. Une qu√™te pour retourner √† cet √©tat originel, un monde calme, d√©barrass√© de sa souillure. Le combat entre le PROPATER et le NOMAD, combat id√©ologique et militaire, rel√®ve de cette qu√™te, de m√™me que les aspirations d'Elia et la cr√©ature/nouveau messie cr√©√©e par le PROPATER. Pour illustrer cette qu√™te, l'auteur a choisi la voie religieuse, et a multipli√© les r√©f√©rences chr√©tiennes.


  • Le paradis artificiel et la maladie.

    Au d√©part, il y avait l'√ģle, paradis sur Terre auto-r√©gul√© et cr√©√© par les humains, une tour de Babel o√Ļ toutes les races cohabitaient en paix, alors que le monde du dehors √©tait ravag√© par une maladie myst√©rieuse. Ces hommes se croyaient intouchables, mais l'Intelligence Artificicielle Ch√©rubin, prototype d'arme pour l'ONU, fut manipul√©e par un humain et d√©truisit ce Paradis artificiel, exposant ces hommes vaniteux √† la maladie. Eux qui se croyaient sup√©rieurs, qui se prenaient pour Dieu, sucomb√®rent.
    Seuls Enoa et Hanna s'avérèrent immunisés par le virus, et le professeur Rain, personnage désabusé et cynique, réussit à survivre, bien qu'étant infecté et voué à une mort certaine.

    Cette maladie est particuli√®rement int√©ressante par ses effets sur le corps humain. elle accro√ģt les d√©fenses naturelles de l'homme √† un tel point que sa peau se durcit et se change en une mati√®re cassante. puis les organes se liqu√©fient et s'√©chappent par les orifices naturels, ne laissant qu'une coquille vide corn√©e. Cela illustre la dualit√© de l'homme pur/pourri. dans le tome 1 page 19-20, Hanna d√©couvre un de ces corps statufi√©s. Ce corps parait pur, vierge de toute souillure... mais soudain, des dizaines de mille-pattes s'√©chappent par les orifice de la "statue" et rappellent √† Hanna la vanit√© de ces hommes, leur faiblesse, leur pourriture interne.


  • Adam et Eve.

    Des ann√©es plus tard, on retrouve Enoa, Hanna et Rain. Ces trois personnes sont seuls sur l'√ģle avec un chien. Nous avons l√† un v√©ritable jardin d'Eden moderne, o√Ļ les animaux et les hommes s'entendent, o√Ļ la nature produit ce qu'il faut pour nourrir les habitants, avec son Adam, son Eve (Enoa et Hanna, les rescap√©s non contamin√©s) et... le serpent. Le menteur, le manipulateur, en la pr√©sence du professeur Rain. Il n'a pas l'air de m√©riter ces qualificatifs, et pourtant... Il se rebelle, de par son d√©sir farouche de vivre. Alors qu'il souhaite la purification de la Terre et la fin des hommes, il prend la d√©cision de r√©sister √† la mort, en se soignant √† partir du sang d'Enoa et d'Hanna. Il vit une demi-vie √† leur crochet, en les parasitant en quelque sorte.

    Rain a un rapport particulier avec Dieu, puisqu'il est homosexuel. Il est par nature en situation de p√™ch√©, il est donc normal qu'il se rebelle, il est d√©j√† en marge. Il ne combat pas pour un id√©al, mais parce qu'il ne supporte pas de mourir, il subit, c'est d'ailleurs √† peu pr√®s la seule personne dans ce manga √† agir de la sorte. Rain fera croquer la pomme de la connaissance √† Enoa et Hanna par l'interm√©diaire de la d√©couverte de Ch√©rubin. D√®s lors, le jardin est souill√© et ses habitants pr√©cipit√©s sur terre. Ce passage est repr√©sent√© par l'arriv√©e du PROPATER et par la boucherie de Ch√©rubin qui s'ensuit, qui met un terme d√©finitif au Paradis de l'√ģle. Enoa et Hanna se retrouvent plong√©s dans l'univers des hommes et survivront comme ils pourront, Enoa deviendra le plus grand trafiquant de drogue d'Am√©rique du Sud, mais on a l'impression que sorti de son Eden, il ne sait pas vraiment comment se comporter, comme s'il √©tait destin√© √† autre chose, la r√©plique d'Elia dans le tome 2 page 79 ("Mon p√®re? fallait bien qu'il fasse quelque chose.") est particuli√®rement significative. Le paradis est perdu, ses habitants tentent de survivre comme ils peuvent.



  • Le serpent est humain.

    En simplifiant quelque peu, deux forces antagonistes sont en présence dans Eden:

    Le Propater: une organisation politique et militaire visant a contr√īler la Terre enti√®re. Ils veulent revenir √† ce qu'√©tait la Terre avant la maladie, et en devenir les chefs incontest√©s.

    le Nomad: "organisation économique sans territoire fixe, qui loue ses forces militaires. Ses membres ne sont pas des mercenaires, ils ont leur propre idéologie" (tome 2 p.121). il s'agit donc d'une organisation plus floue, non régie par des lois et surtout pas par une idéologie.

    Les noms de ces deux organisations sont assez explicites et montrent bien leur différences. Propater, littéralement: pour le père. le père, qui représente l'autorité bienveillante, et qui est une partie de la Sainte Trinité, celui qui amène l'ordre, qui engendre.
    Mais le gros probl√®me est que les membres du Propater sont des humains qui se prennent pour Dieu, √† tel point qu'ils vont jusqu'√† cr√©er un homme "parfait", le Fils dans la Trinit√©. Mais ils ne font qu'imiter Dieu, ils trompent, manipulent, mentent, dans le but d'√™tre ador√©s. Ils sont le serpent, ils sont le Diable. Leur blason est d'ailleurs sans √©quivoque, une croix qu'un serpent entoure: cette croix est souill√©e par le serpent, la connaissance, la tromperie. On a ici tout √† fait le sch√©ma qu'utilise le Diable pour se faire adorer: d√©tourner les m√©thodes de Dieu, manipuler les hommes pour installer son autorit√©. D'ailleurs les membres du Propater utilisent des mots d'inspiration religieuse . Par exemple, gnostic et agnostic. Originellement, ces mots viennent du grec agnos, la connaissance. Les gnostiques sont les membres d'un courant de pens√©e qui "pr√©tendent avoir une connaissance absolue de Dieu" (Larousse). Dans Eden le mot est d√©tourn√© et d√©crit les parties du monde sous la coupe du Propater (gnostic: qui ont la connaissance, agnostic: qui ne l'ont pas). On voit ici l'ambigu√Įt√© de la d√©marche du Propater: ils veulent amener la connaissance (ici comprendre science). Or la connaissance/science est p√™ch√©. Le Propater n'est qu'un simulacre de Dieu, un serpent. Et la science et l'ordre ne sont que des moyens d'asservissement: "Etat constitutionnel, √©conomie lib√©rale, id√©ologie... D√®s qu'il met au point un syst√®me qui lui permet d'√™tre omnipotent, l'homme √©choue tout le temps" (tome4 p.152).

    Le NOMAD pour sa part a lui aussi un nom explicite: il renvoie au mode de vie originel des hommes, une vie simple, o√Ļ le fait de changer constamment de territoire emp√™chait les grandes avanc√©es technologiques, mettait √† l'abri de l'organisation en syst√®me, des id√©ologies et de la science. C'est pourquoi le NOMAD n'a pas de territoire fixe, et que ces membres sont appel√©s des rhizomers: un rhizome est une tige souterraine qui se d√©place √† l'horizontale. Le fait que le rhizome soit souterrain est important: le Nomad ne se fait pas remarquer, il ne d√©range pas l'√©quilibre de la Terre, celui cr√©√© par Dieu.


  • Eden pro-religieux?

    Le fait qu'Hiroki Endo ait pris Dieu pour √©l√©ment central de son ouvrage ne veut pas dire √† mon avis qu'il pense que suivre Dieu soit la seule voie, en premier lieu parce que la culture chr√©tienne n'est pas la sienne. Hiroki Endo est japonais, et le christianisme n'est pas sa religion, il ne s'est implant√© au Japon que depuis 500 ans, et est toujours tr√®s largement minoritaire. Hiroki Endo n'a donc pas re√ßu une √©ducation profond√©ment enracin√©e dans le christianisme, et cela se sent dans Eden: il a tendance √† y voir plus une suite de l√©gendes, utiles pour d√©montrer son propos, qui est plut√īt social que spirituel pour le moment.

    Il pointe du doigt les grosses dérives de l'humanité et leurs conséquences, prend clairement parti pour une vision plus anarchique et écologique de la Terre, tout en se dégageant des idéologies, berceau des fanatismes selon lui ( cf la citation du tome 4 p.152 déjà évoquée plus haut). Eden est un manga profondément engagé, son auteur utilise des allusions religieuses pour cela mais il n'est en pas plus en accord avec un culte de Dieu qu'avec un culte de l'Homme ou de la Science: "Alors [Dieu] est devenu fou" (tome 2 p.132). D'ailleurs les rhizomers sont pour lui les hommes ayant choisi la bonne voie, et parmi ceux ci, 2 personnages sont particulièrement intéressants de ce point de vue: le colonel Nazarbaief et Sofia.


    Nazarbaief fut islamiste, mais des circonstances inconnues lui ont fait abandonner la religion et intégrer le Nomad. Il est donc clairement en marge, Dieu n'est plus son moteur.
    Quant √† Sofia, Hiroki Endo l'utilise pour dire la v√©rit√© cr√Ľment, sans d√©tour. Elle croit que Dieu existe mais n'a pas une tr√®s haute opinion de lui, et donc elle essaie de suivre sa propre voie, avec ses cahots, ses hauts et ses bas. Le fait qu'elle soit pratiquement inhumaine biologiquement (son corps est bionique) mais aussi spirituellement (elle a tu√© ou tent√© de tuer tous ses enfants) rend ses propos encore plus forts. Pour elle une troisi√®me voie est la seule solution, puisque Dieu est fou et que les hommes du Propater tentent de le remplacer. Elle suit une voie difficile, mais enrichissante.






Tome 1

Tome 2

Tome 3

Tome 4


Tome 5

Tome 6

Tome 7

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