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© L'Association

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Conte démoniaque
ScénarioAristophane
DessinAristophane
Année1996
EditeurL'Association
CollectionEperluette
SérieOne-shot !
Bullenote [détail]

 

2 avis

L M
Ce Conte Démoniaque est d'un souffle et d'une puissance vraiment hors du commun, une oeuvre qui mérite mille fois qu'on la lise et s'y attarde.
Sa construction, l'écriture des dialogues, dénote un talent et une finesse d'écriture magiques.
300 pages au cours desquelles le dessin mue pour atteindre la pleine possession de ses moyens, souvent proche de l'abstraction, rendant palpables la chair molle des corps et la désolation des espaces.
Chacun des personnage qui apparait tour à tour sur le devant de la scène, âmes et démons à la consistance surprenante, sont brossés malgré eux comme les pions insignifiants du grand damier des enfers, se débattant en tous sens, tentant de survivre ou de tirer la couverture à eux, malgré la fin qui s'annonce.
Le Conte Démoniaque est un livre grandiose dont il y a fort à craindre qu'elle ne sera pas rééditée, tout comme elle est passée quasi inaperçue, et semble le rester.
Une oeuvre pourtant pure et dure, comme on ne cesse d'en entendre réclamer.
Cette histoire de la fin des enfers est belle et triste à pleurer.
thierry
Conte Démoniaque est un livre-monde hors-norme. Il fait partie de l’histoire du début de L’Association et, par extension, de ce « nouvel âge » de la bande dessinée qui, au cours des années 1990, va profondément remanier le monde de la bande dessinée franco-belge entre, d’un côté, l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs populaires boostés par de jeunes éditeurs comme Delcourt et Soleil et, de l’autre l’apparition d’une scène alternative qui se structure autour de L’Association, Cornélius, Atrabile et quelques autres. Et pourtant, ce livre a été partiellement oublié. Jamais réédité à ma connaissance, il était encore disponible auprès de L’Association, il y a encore quelques années, mais est désormais en rupture provisoire sans qu’une date de réédition ne soit mentionnée.
Il faut dire qu’au sein même du catalogue de L’Association, j’ai toujours trouvé que ce Conte Démoniaque n’était pas complètement à sa place. Comme si ce livre était trop grand, trop atypique pour pouvoir rentrer dans une quelconque Chapelle.
Son auteur n’a pas 30 ans lorsqu’il se lance dans cette entreprise monumentale. Il n’a encore guère publié à l’époque. Il a participé à de nombreuses revues comme Le Lézard, Lapin, Le Cheval sans tête… Il est loin d’avoir un quelconque statut. Pourtant, à partir de 1992, il débute cette entreprise vertigineuse. Dans une lettre envoyée à Thierry Groensteen en 1993, on prend déjà la mesure du travail effectué. En 1994, il expose au CNBDI une cinquantaine de planches de ce travail en cours, appelé à devenir Conte Démoniaque.
En 1996 paraît enfin ce livre monstrueux : 300 pages vertigineuses qui relatent intrigues et trahisons aux plus profond des Enfers. Face la puissance de ces pages, il était évident qu’un auteur majeur venait d’exploser. Suivront le lumineux Les Sœurs Zabîme, qui fait écho à son enfance en Guadeloupe et Faune*, histoire d’un immoral. Aristophane se fit de plus en plus rare, se retira progressivement du monde jusqu’à son décès soudain en 2004. On ne sait que peu de choses sur ses dernières années. Il semblerait qu’il n’ait jamais cessé de dessiner mais qu’il prit Conte Démoniaque et Faune en horreur jusqu’à en détruire les planches originales.
Ayant relu dernièrement Les Sœurs Zabîme, je repensai à Conte Démoniaque. Il est difficile de ne pas remarquer la tranche épaisse d’un rouge lie-de-vin intense dans ma bibliothèque. Mais je me souvenais d’une lecture ardue, ce qui me faisait hésiter. Je me suis alors mis à fouiner sur le net pour voir ce qui se disait sur ce livre. Étonnamment, on en parle très peu. Mais toujours en termes élogieux.
Fabrice Neaud y avait même consacré une analyse très complète dans la revue Critix. J’ai retrouvé une traduction en anglais de cet article qui témoigne de l’admiration de Neaud pour Conte Démoniaque, mais qui permet surtout de remettre dans son contexte cet ouvrage hors-norme.
Il rappelle que lors de sa publication, il n’existait quasiment pas de bandes dessinées aussi imposantes dans le monde franco-belge. Même les romans graphiques de Casterman étaient beaucoup plus courts et bénéficiaient souvent d’une prépublication (ironiquement, quelques uns subiront par la suite un reformatage en série classique, comme le Grand Pouvoir du Chninkel, né d'une volonté des auteurs de Thorgal de s'éloigner du format 48CC, mais qui sera ensuite colorisé et réédité en 3 tomes - avant une intégrale, comme il se doit ! - dans le format que les auteurs voulaient éviter au départ, ou Silence, l'une des œuvres fondatrices du roman graphique franco-belge qui connaîtra également une colorisation et un saucissonnage en 2 tomes pour rentrer dans le moule du format « classique » de la bande dessinée franco-belge... le sens de l'histoire selon Casterman, jamais à court d'une mauvaise idée éditoriale). Neaud ne voit que Lapinot et les carottes de Patagonie comme autre exemple de ces gros romans graphiques, objets imposants et chers, complètement à l’opposé de la production habituelle. Le seul autre exemple qui me vient à l’esprit est L’autoroute du soleil de Baru, mais qui résulte d’une collaboration avec Kodansha et relève d’une forme hybride de bande dessinée franco-belge et de manga. Gloria Lopez, dont j'ai déjà parlé, date lui de 2000. Si on considère que Lapinot relève d’une expérience de quasi improvisation permanente, Conte Démoniaque fait figure d’œuvre complètement unique en son genre.
Fabrice Neaud prend d’ailleurs un malin plaisir à mentionner un passage de Comment faire de la bédé sans passer pour un pied nickelé de Cestac et Thévenet (publié en 1988). Aristophane fait quasi figure d’antithèse complète de l’auteur lambda mis en scène par Cestac et Thévenet. Conte Démoniaque est un projet mégalomane porté par un jeune auteur aux prétentions artistiques particulièrement élevées. Dans le marché classique de la bande dessinée, ce projet n’aurait jamais été pris au sérieux. Il fallait le soutien inconditionnel d’un éditeur pour faire exister ce livre. Ce sera L’Association. Ironiquement, pour illustrer un « mauvais projet », Cestac et Thévenet avaient choisi un jeune auteur qui désirait adapter La Divine Comédie de Dante, ce que Neaud ne peut qu’interpréter que comme une injonction à renoncer à toute prétention artistique pour se faire publier.
Dès lors, qu’un jeune auteur, qui vient de publier un premier livre (Logorrhée), quelques récits et un livre pour enfant, se lance dans un projet aussi dantesque ressemble à tout ce qu’il ne faut pas faire pour réussir dans la bande dessinée. Heureusement qu’un éditeur qui était bien décidé à ne rien faire comme les autres a cru en ce projet et l’a porté pendant plusieurs années jusqu’à ce que le livre paraisse en 1996.
Il faut bien admettre que Conte Démoniaque ne peut pas laisser indifférent.
Sa lecture est exigeante.
Les meilleures choses se méritent. Le scénario est complexe, multipliant les personnages et les intrigues parallèles. Aristophane demande toute son attention au lecteur afin de relier les différents fils entre eux.
Une altercation entre deux démons enflamme les Enfers.
Jeux d’alliances, pactes, intrigues… tout se met en branle pour provoquer un chaos indescriptible.
Le graphisme d'Aristophane reste basé sur une grande maîtrise technique et des influences classiques. L'ombre de Baudoin plane sur les premières pages mais la suite lorgne plus vers les grands illustrateurs comme Doré. Aristophane signe des planches d'une grande rigueur et d'une précision implacable. Son dessin témoigne d'une solide base et sa mise en pages reste très classique. La puissance évocatrice de son dessin s'exprime d'autant mieux qu'elle repose sur des codes précis, loin d'une démesure à la Ledroit. Aristophane délaisse le spectaculaire. Il lui préfère une austérité sèche et non sécurisante. Il ordonne le chaos des Enfers. Il compose des paysages désolés d'un noir et blanc très marqué. Il donne naissance à des démons aussi repoussants que séduisants.
Son enfer est claustrophobe. Des étendues infinies emprisonnées dans des spirales étouffantes, enfermées dans des cases, comme des enluminures.
Une tristesse infinie se dégage de ces pages.
Son livre provoque une étrange sensation d’attraction et de répulsion. Aucun personnage n’attire la sympathie. Les motivations des personnages ne sont dictées que par des impulsions négatives et détestables. Tout le livre tend vers une conclusion que l’on devine terrible. Nous assistons à une forme de suicide collectif, proche du génocide, quoiqu’un génocide implique une « race » en détruisant une autre, alors que les démons transcendent les races et les peuples. Les Enfers sont déchirés par des pulsions auto-destructrices dont on se demande si elles peuvent conduire à une annihilation totale ou simplement entretenir une déliquescence éternelle et infinie.
Ce monde est malade et voué à la ruine.
Existe-t-il un point de non-retour au delà duquel ce monde s’effondrera sur lui-même ?
Et Dieu dans tout ça ?
Il n’apparaît qu’en creux. Quelques allusions qui indiquent clairement qu’il n’a de toute façon rien à faire là.
Les Enfers sont le domaine de Lucifer.
Un domaine étriqué et infini, où les damnés sont écrasés par l’exigüité des lieux où se meuvent sans peine des démons démesurés.
Et pourtant, sa rivalité avec Lucifer est au cœur du récit. Car si cette guerre qui déchire le domaine de Lucifer relève d’une problématique purement domestique, l’avenir des Enfers est clairement lié à une nouvelle confrontation entre l’ange déchu et son ancien maître. Une confrontation incertaine qui se déroule au loin, qui n’a pour conséquence que l’absence du maître de ces lieux ne peut intervenir pour mettre un terme à la guerre qui déchire les Enfers. Le chat est parti, les démons s’entredéchirent, vaguement conscient que si leur maître est défait, ce maître inaccessible et craint, leur monde pourrait disparaître.
Mas qu’importe, l’heure est à la guerre. Une guerre absurde et sans réel motif, autre que la conjonction de mille rivalités et d’alliances de circonstances, aussi volatiles que dangereuses.
Vous l‘aurez compris. Par son ambition artistique et littéraire, ce Conte Démoniaque s’impose à mes yeux comme un chef d’œuvre. Il n’exige pas, paradoxalement, une culture particulière pour en goûter l’histoire. Si Aristophane convoque des démons de toutes les cultures et toutes les époques, s’il s’inspire de poèmes et de peintres divers, son livre est objet qui se suffit à lui-même. Il n’exige qu’une certaine disponibilité du lecteur et une attention certaine pour ne pas se perdre dans les méandres d’un monde à la fois simple et compliqué. Cela suffit à en faire un livre imbitable pour les lecteurs paresseux et fermés.
Conte Démoniaque est un livre qui se mérite.
Il demande de l’investissement au lecteur.
Tout l’inverse de la stratégie du vite-lu en vigueur, qui mâche le travail du lecteur et lui donne l’impression d’être extrêmement intelligent lorsqu’on lui donne à voir les ficelles.
Conte Démoniaque est un livre rare. Il n’est pas étonnant qu’il ait vidé son auteur. La légende veut donc qu’Aristophane l’ait pris en détestation. Mais personne ne sait vraiment que fut la vie d’Aristophane après sa « retraite ».
Si vous vous en sentez capable, lisez ce livre.
Ce sera ardu, et vous serez confronté à un monde de désespoir.
Ce livre parle des Enfers et de ceux qui le font… et le défont.
A quoi vous attendiez-vous ?


* Faune parait toutefois avant Conte Démoniaque, en 1995.
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